Pierre Lucbert : du rêve d’enfant aux plateaux de N’oubliez pas les paroles
Tous les soirs sur France 2, des millions de téléspectateurs voient Pierre Lucbert derrière sa batterie dans l’émission N’oubliez pas les paroles. Son énergie, son groove et sa personnalité musicale en font aujourd’hui l’un des batteurs les plus visibles de la télévision française.
Mais derrière cette réussite se cachent plus de vingt années de travail, une préparation extrêmement rigoureuse et une passion pour la batterie née dès l’enfance.
J’ai eu la chance de recevoir Pierre pour une longue interview consacrée à son parcours, à sa manière de travailler et à sa vision du métier de musicien. Une rencontre passionnante, riche en enseignements pour tous les batteurs, quel que soit leur niveau.
Une passion pour la batterie née dès l’enfance
L’histoire de Pierre Lucbert avec la batterie commence particulièrement tôt. À seulement deux ans, sa mère lui offre une petite caisse claire. Deux ans plus tard, il découvre la véritable batterie de son père, batteur amateur dans un groupe de rock.
C’est immédiatement le coup de foudre.
Même s’il est encore trop petit pour atteindre les pédales, Pierre commence à reproduire des rythmes avec les mains sur les toms et la caisse claire. Très vite, il ne pense plus qu’à la batterie et annonce déjà qu’il veut devenir batteur professionnel.
Un événement va confirmer cette vocation.
Alors qu’il n’a que cinq ans, Pierre assiste à un mariage pendant lequel joue un trio de jazz. Fasciné par la batterie, il passe une grande partie de la soirée à observer le musicien. Pendant une pause, il s’installe derrière l’instrument et commence à jouer.
Les autres musiciens, surpris par son sens du rythme, décident de le rejoindre. Le jeune Pierre se retrouve alors à jouer plusieurs morceaux avec le trio.
Présent ce soir-là, le pianiste remarque ses facilités et conseille à ses parents de lui faire suivre une véritable formation. Quelques jours plus tard, Pierre rencontre Dominique Marseille, professeur à l’école Agostini de Bordeaux.
C’est le début d’un apprentissage intensif.
La technique ne suffit pas pour devenir musicien
Pendant huit ans, de cinq à treize ans, Pierre travaille avec Dominique Marseille. Les cours sont exigeants et le travail quotidien est important : technique, lecture, déchiffrage, coordination et maîtrise de l’instrument.
Alors que ses camarades passent leur temps libre à jouer, Pierre consacre régulièrement une heure à une heure trente par jour à la batterie.
Cette discipline aurait pu le décourager. Pourtant, son objectif est déjà très clair : il veut en faire son métier. Ses parents l’encouragent et l’aident à rester motivé dans les moments plus difficiles.
Cette première formation lui apporte un solide bagage technique. Mais Pierre comprend ensuite qu’être un bon technicien ne suffit pas. Il faut également apprendre à écouter les autres, à jouer en groupe et à mettre sa technique au service de la musique.
Il poursuit alors son apprentissage au conservatoire de Bordeaux auprès de Philippe Valentine. Le travail s’oriente davantage vers le son, les nuances, le toucher et l’interaction avec les autres musiciens.
Ces deux approches vont se révéler parfaitement complémentaires : d’un côté, la maîtrise technique et la lecture ; de l’autre, le jeu collectif et la musicalité.
C’est une leçon importante pour tous les batteurs : la technique offre des possibilités, mais c’est l’écoute qui permet de les utiliser musicalement.
Pourquoi il est important d’explorer plusieurs styles
Durant sa formation, Pierre joue de la pop, de la variété, du funk, du jazz et de la fusion.
Au départ, le jazz ne l’attire pas particulièrement. Comme beaucoup de jeunes musiciens, il l’imagine éloigné de la musique qu’il souhaite réellement jouer. Pourtant, cette expérience va profondément enrichir son jeu.
Le jazz lui apprend notamment à :
- écouter et accompagner un soliste ;
- réagir aux propositions des autres musiciens ;
- gérer les changements de tempo et de métrique ;
- maîtriser les nuances ;
- développer son toucher ;
- improviser sans perdre le fil musical.
Même s’il se dirigera ensuite vers la pop et la variété, tout ce travail restera présent dans sa façon de jouer.
Pour Pierre, un batteur professionnel doit être aussi complet que possible. Il ne s’agit pas nécessairement de devenir un spécialiste de tous les styles, mais de comprendre leurs codes et de savoir s’adapter à des situations musicales très différentes.
Les premiers pas dans le monde professionnel
À dix-huit ans, Pierre franchit une étape importante en devenant artiste Yamaha. Il commence également à travailler avec le guitariste Tom Ibarra dans un registre jazz-funk et fusion.
Cette collaboration, qui durera environ quatre ans, lui permet de se produire dans de nombreux festivals en France et à l’étranger. Il joue notamment en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Géorgie et en Azerbaïdjan, ainsi qu’en première partie de Marcus Miller et d’Earth, Wind & Fire.
Pierre s’installe ensuite à Paris avec un objectif précis : intégrer le milieu de la pop, de la variété et de la télévision.
Il ne part cependant pas de zéro. Son parcours, ses concerts et ses rencontres lui ont déjà permis de se construire un réseau. Progressivement, les projets s’enchaînent : remplacements, concerts, comédie musicale pour Disney, démonstrations et masterclass pour Yamaha ou Zildjian.
Chaque expérience en entraîne une autre. Une véritable progression étape par étape, jusqu’à l’opportunité qui va faire basculer sa carrière.
Une audition en conditions réelles pour N’oubliez pas les paroles
Lorsque le poste de batteur de N’oubliez pas les paroles se libère, le musicien Régis Ceccarelli contacte Pierre. Il lui explique qu’il suit son parcours depuis plusieurs années et pense qu’il pourrait correspondre au profil recherché.
Pierre connaît parfaitement l’émission. Il la regarde depuis son enfance et rêve justement de jouer dans ce type de programme mêlant télévision, musique live et variété.
Il s’attend d’abord à passer une audition classique dans un studio de répétition. La réalité sera très différente : son test aura lieu directement sur le plateau, au cours de deux véritables émissions, avec les candidats, les caméras, Nagui et l’argent mis en jeu.
La pression est immense, mais Pierre sait qu’il se trouve tout près de réaliser son rêve. Il prépare donc chaque morceau dans les moindres détails.
Son sérieux, son jeu et son attitude convainquent l’équipe. Quelques semaines plus tard, la production lui annonce que le poste est à lui.
Cette arrivée dans N’oubliez pas les paroles lui ouvre également les portes des émissions spéciales de Taratata. Sa carrière prend alors une nouvelle dimension.
Ce que les téléspectateurs ne voient pas
À l’écran, tout semble naturel. Les musiciens sourient, accompagnent les candidats et enchaînent les chansons avec une apparente facilité.
En réalité, la préparation est colossale.
Le répertoire de l’émission comprend environ 4 000 chansons, auxquelles viennent régulièrement s’ajouter de nouveaux titres. Lors d’une journée de tournage, l’équipe peut enregistrer entre dix et quatorze émissions et avoir jusqu’à 140 ou 180 morceaux à préparer.
À son arrivée, Pierre passe plusieurs mois à annoter ses partitions et à mémoriser les particularités de chaque chanson. Il met en place un code couleur très précis pour repérer immédiatement les reprises, les arrêts, les changements de tempo, les codas ou les départs importants.
Durant les premiers mois, il lui arrive de se lever vers quatre ou cinq heures du matin pour revoir une centaine de morceaux avant le tournage. Après la journée, il reprend encore ses partitions pour préparer les émissions suivantes.
Cette rigueur est indispensable, car les musiciens doivent être fiables pendant plusieurs heures, même lorsque la fatigue s’installe.
Une responsabilité beaucoup plus importante qu’on ne l’imagine
Dans N’oubliez pas les paroles, la musique n’est pas simplement un décor. Elle accompagne des candidats qui peuvent parfois jouer des sommes considérables.
Une erreur de structure, un mauvais départ ou une hésitation pourrait déstabiliser un participant pendant une épreuve décisive. Les musiciens doivent donc offrir un cadre extrêmement solide.
La batterie joue un rôle central : elle donne les départs, soutient le tempo, accompagne les transitions et permet à tout le groupe de rester ensemble.
Pierre doit également savoir anticiper les passages susceptibles de mettre un candidat en difficulté. À certains moments, la meilleure décision consiste à simplifier son jeu ou à placer une relance très claire plutôt que de jouer un break spectaculaire.
C’est toute la différence entre jouer pour impressionner et jouer pour servir la musique.
Jouer moins, mais jouer mieux
Lorsqu’il arrive dans l’émission à vingt-cinq ans, Pierre possède déjà une technique impressionnante. Il aime les gros breaks, l’énergie du gospel chops et le son puissant des batteurs américains.
Au début, il a naturellement tendance à beaucoup s’exprimer. Avec l’expérience, son jeu évolue. Il apprend à mieux choisir ses interventions et à laisser davantage de place aux autres musiciens.
Lorsqu’il accompagne, il cherche avant tout à être solide, précis et efficace. En revanche, quand un passage lui permet de se mettre en avant, il n’hésite pas à envoyer un break plus spectaculaire.
Cette capacité à doser est une qualité essentielle chez un batteur professionnel.
La maturité musicale ne consiste pas à montrer en permanence tout ce que l’on sait faire. Elle consiste à choisir le bon moment pour le faire.
Respecter le morceau sans effacer sa personnalité
Servir la musique ne signifie pas jouer sans personnalité.
Pierre cherche toujours à respecter l’esprit du morceau tout en y ajoutant sa propre sensibilité : une ouverture de charleston, un placement légèrement différent, un groove plus moderne ou une énergie particulière.
Cette liberté est possible parce que le cadre est parfaitement maîtrisé. Il connaît la structure, les codes du style et les attentes du groupe. Il peut donc proposer des idées sans mettre les autres musiciens en difficulté.
Pour développer son vocabulaire, Pierre écoute énormément de batteurs, notamment issus de la scène gospel et de la pop américaine. Il observe leurs grooves, leur son, leur énergie et leur manière d’accompagner les artistes.
Il ne cherche pas à recopier mécaniquement leurs plans. Il absorbe différentes influences, puis les transforme pour nourrir son propre jeu.
Comment travailler lorsque l’on joue déjà tous les jours ?
Depuis qu’il travaille pour l’émission, Pierre dispose de moins de temps pour pratiquer la technique de manière traditionnelle.
Son activité lui permet néanmoins d’entretenir quotidiennement sa lecture, ses poignets, ses pieds, sa souplesse et ses sensations. Son travail personnel est désormais davantage tourné vers la musique.
Lorsqu’il prépare un nouveau morceau, il cherche le groove le plus adapté, teste plusieurs idées et s’enregistre régulièrement. L’écoute lui permet ensuite de prendre du recul et d’affiner sa partie.
Cette approche est intéressante pour tous les batteurs ayant déjà acquis certaines bases : travailler la batterie ne signifie pas uniquement répéter des exercices au métronome. Écouter, apprendre des morceaux, s’enregistrer et analyser son jeu font également partie du travail.
Improviser en visualisant son point d’arrivée
Pendant l’interview, Pierre partage une idée particulièrement intéressante concernant les breaks et l’improvisation.
Lorsqu’il se lance dans un break, il visualise avant tout son point de sortie : le premier temps de la mesure suivante, une accentuation précise ou un placement joué avec le reste du groupe.
Il ne prépare pas nécessairement toutes les notes situées entre le départ et l’arrivée. Son vocabulaire technique lui permet de remplir cet espace instinctivement, tout en sachant exactement où il doit retomber.
Cette liberté repose cependant sur des années de pratique. Son cerveau a mémorisé suffisamment de coordinations, de doigtés et de possibilités pour pouvoir choisir une solution presque instantanément.
Pour travailler cette capacité, il faut donc apprendre à ne plus penser uniquement au contenu du break. Il faut aussi entendre la pulsation, comprendre la structure et savoir précisément où la musique doit reprendre.
De Tina Arena à Bercy : des souvenirs inoubliables
Parmi les nombreux moments marquants de sa carrière, Pierre évoque notamment sa rencontre avec Tina Arena, venue interpréter I Want to Know What Love Is dans N’oubliez pas les paroles.
L’artiste tient à jouer réellement avec les musiciens et encourage Pierre à se lâcher davantage. Une expérience particulièrement forte pour lui, car elle réunit tout ce qu’il aime : une grande voix, un véritable groupe, des arrangements puissants et une batterie occupant une place importante.
Il garde également un souvenir exceptionnel d’un concert de Taratata à Paris La Défense Arena, où il joue devant près de 40 000 personnes aux côtés de Christophe Deschamps.
Mais l’un de ses souvenirs les plus intenses reste son passage à Bercy. Au milieu du concert, Nagui s’approche de lui et lui demande, sans l’avoir prévenu, de réaliser un solo de batterie.
Après un bref moment de surprise, Pierre se lance dans un solo devant toute la salle. Quelques dizaines de secondes totalement improvisées, vécues comme l’accomplissement d’un rêve d’enfant.
Être prêt lorsque l’occasion se présente
Le parcours de Pierre Lucbert montre qu’une carrière ne se construit pas en attendant une opportunité exceptionnelle.
Elle se prépare à travers chaque cours, chaque répétition, chaque petit concert et chaque rencontre.
Son audition pour N’oubliez pas les paroles n’a duré que quelques heures, mais elle reposait sur plus de vingt années de travail. Comme il le résume très justement : « Une heure peut changer une carrière. »
Encore faut-il être prêt lorsque cette heure arrive.
Son message aux musiciens est donc à la fois réaliste et encourageant : le métier est exigeant, les places sont rares et la patience est indispensable. Mais il existe aujourd’hui de nombreuses manières de vivre de la musique : jouer sur scène, accompagner des artistes, enseigner, enregistrer, produire, composer ou proposer des masterclass.
L’essentiel est de travailler avec sérieux, de rester curieux, de jouer avec d’autres musiciens et surtout de ne jamais oublier le plaisir.
▶️ Découvrez l’interview complète de Pierre Lucbert :







